Etat, Guerre, Nation pendant la guerre de Cent ans

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“La guerre entre le roi de France et le roi d’Angleterre ne me regarde pas”. Gaston III de Foix-Béarn, ou Fébus. 

Difficile d’imaginer un seigneur si éloigné de son roi: pourtant, Gaston de Foix Béarn nous montre que ce qui l’anime le plus n’est pas de sauver la France des Anglais, mais de prendre soin de son comté de Foix dont il est le protecteur. Grâce à lui nous pouvons l’affirmer: le début de la guerre de Cent ans a véritablement été une guerre entre rois, dans laquelle même les vassaux du roi, pourtant directement concernés par la question, n’ont pas d’intérêt. N’a-t-il pas de conscience nationale cet homme, pas de volonté de sauver son pays et les français ? Non, puisque le peuple du royaume de France est loin d’être uni avant le début de la guerre de Cent ans. Mais cette guerre, longue et épuisante, va totalement changer ce discours: si Fébus ici se sent éloigné du roi et ne le voit pas plus qu’un simple suzerain qu’il doit aider au combat, s’il est attaché à la sphère locale et si l’etat centralisé et national y a peu de place, une conscience nationale et l’idée de communauté de destin va peu à peu gagner les terres françaises lors du conflit franco-anglais de la guerre de Cent ans, véritable fondatrice d’un mouvement de regroupement autour d’un roi, d’un homme fort, d’un pays ou de valeurs contre un Autre dont on retrouve encore les principes chez les grands hommes d’extrême droite actuels. 

Si nos lecteurs ont chacun une définition claire de l’Etat, il convient cependant de rappeler que définir celui-ci clairement et simplement dans cet article n’est pas aisé, puisque la période médiévale est justement une période de redéfinition de l’État grâce à la guerre, de la féodalité vers ce qu’on pourrait appeler la modernité. Ce que l’on appelle l’Etat représente le roi comme tête de la société, accompagné de tous les éléments qui lui permettent d’exercer son pouvoir: administration, officiers, société politique et conseil du Roi. Pourtant, c’est aussi à cette période que les théoriciens ne se bornent plus au roi mais admettent aussi des droits du populus et de la communauté dans leur définition de l’Etat. 

Un autre élément peut également être noté: si l’on étudie une définition de l’Etat comme celle que donne Georges Burdeau dans son Traité de Science politique, on retrouve aussi l’idée de nation, d’une communauté de destin, et surtout d’intérêt général: or, ce sont toutes trois des notions totalement absentes de l’Etat féodal médiéval. Peut-on donc seulement considérer le royaume de France comme un véritable État pendant la guerre de Cent ans ? La notion même de nation est un vrai guêpier sémantique: de nasci, naître, Nation  signifie donc “ce qui est du même sang”. Au Moyen Âge, cette définition s’applique donc à toutes sortes de groupes, qu’il soit universitaire, marchand ou territorial. C’est un terme que l’on avait pas l’habitude d’utiliser au début de la guerre de Cent ans, parce qu’il n’est mis en avant ni dans les textes sacrés ni par les ordonnances du roi ni par beaucoup d’écrits. La preuve, quand Richard Lescot, un historiographe du XIVème, a du reviser et prolonger les récits de Primat Les Grandes Chroniques de France débutées dès 1250, sa pratique lexicale fait disparaître le terme nation, cela montre bien que ce n’est pas un terme qui lui paraît adéquat pour son temps. Lascot utilisera davantage des cadres géographiques et juridiques. 

On peut ainsi penser que ces notions de nation française (comme on peut le comprendre aujourd’hui) comme celle d’Etat moderne prennent leurs racines là, dans un contexte politique et social chaotique d’une invasion étrangère et de la construction d’une société qui transcende celle du Moyen âge féodal, qu’il serait opportun de décrypter dans une démarche de compréhension des appels contemporains à la nation, française ou non. 

AU SEUIL DE LA GUERRE DE CENT ANS: MORCELLEMENT DE L’ESPACE EN NATIONS RÉGIONALES ET PREMIÈRES TENTATIVES DE CENTRALISATION D’UN ETAT FRACTURE 

LANGUE D’OC VS LANGUE D’OÏL: UN MORCELLEMENT LINGUISTIQUE QUI ENTRETIENT DES OPPOSITIONS TERRITORIALES

Comment unifier les habitants d’un royaume qui ne parlent pas la même langue et qui ne peuvent pas se comprendre ? C’est le cas au début de la guerre de Cent ans, durant laquelle un Normand ne peut pas comprendre un Provençal avec cette opposition langue d’oc-langue d’oïl. 

De plus, si jamais il arrive que des français du nord et du sud se rencontrent, ils ne se sentiront aucunement de la même patrie puisqu’ils n’ont non seulement pas la même langue, mais aussi des traditions agricoles différentes, des lois différentes, des monnaies différentes parfois aussi… Des modes de vie différents freinent la formation d’une nation ou d’une patrie. Chacun a en effet sa patrie, sa terre d’origine qui le distingue des autres. L’habitant d’une autre région est un allié, mais reste un étranger. Rappelons-nous du livre Historia Occidentalis par Jacques de Vitry, qui souligne des stéréotypes négatifs sur les régions de France: “Les Teutons furieux, les Poitevins traîtres, les Bourguignons mal dégrossis ou les Bretons légers”. Dans une communauté compacte, l’osmose est également plus simple entre la terre et la Nation, je veux dire par là une communauté avec une définition précise du territoire et des limites précises de la nation, au-delà de laquelle l’homme ne fait plus partie de la nation. 

Cette opposition entre Nord et Sud mais aussi entre particularismes régionaux crée d’importants dysfonctionnements qui sont aussi administratifs: on peut en effet penser que cette difficulté est non difficile à surpasser pour les commerçants, mais aussi pour l’Etat lui-même. Dans la mesure où le roi est dépositaire de l’action de l’Etat, c’est en partie au roi d’agir pour gommer ces différences lors de la guerre de Cent ans, comme celle de la langue. C’est Philippe VI qui, le premier, va commencer à utiliser le français dans les registres de chancellerie au détriment du latin, plus universel, plus stable mais aussi plus élitiste. Le roi d’Angleterre agit d’ailleurs de la même façon en mettant en avant la langue anglaise pour remplacer la langue française parlée par la noblesse anglaise par “snobisme”. La préférence pour une langue nationale s’éloignant du latin nous ramène à une volonté de préférer une langue nationale aux patois, mais aussi de vouloir se distinguer de l’autre ( ici, l’anglais) par la langue. 

UN ROYAUME HÉTÉROGÈNE DANS SES TRADITIONS JURIDIQUES

En plus de la langue, l’État doit également alterner entre de nombreuses traditions juridiques en fonction des espaces. En France, un même bailliage pouvait utiliser en droit privé plus de 4 coutumes différentes: pour n’en citer qu’une, on peut citer la coutume du Maine, apparue dans le comté du même nom, puis dans un espace plus étendu qui correspond aujourd’hui à la Mayenne et la Sarthe. Mais on retrouve de la même façon la très ancienne coutume de Bretagne, le Fors du Béarn… Toutes ces coutumes sont bien une conséquence de la société féodale, les grands barons ayant toute puissance dans leurs terres, faisant et établissant des us et coutumes à leur gré. Nous sommes ici en présence de ce qu’on appelle un droit coutumier, c’est-à-dire un droit établi sur d’anciennes coutumes locales orales reçues et adoptées, ayant force de loi, était en vigueur. 

On observe les mêmes phénomènes pour la monnaie. Au XVème siècle, si on remarque une territorialisation croissante de la monnaie, c’est parce que le roi fait tout pour qu’on délaisse les monnaies qu’il ne contrôle pas, comme celles des autres pays par exemple, que les régions limitrophes utilisent encore. Il faut que la même monnaie soit au maximum utilisée dans le pays malgré de nombreuses contestations, sur-évaluations et réévaluations. 

L’ÉGOÏSME DES PRINCES LOCAUX 

Le problème, et le principal élément qui fait des vassaux des dangers pour la royauté et l’Etat dans le développement de la nation, c’est l’usurpation et la patrimonialisation des droits régaliens par les familles princières. Par définition, des droits régaliens sont en effet des droits réservés à la seule personne du roi. S’en emparer, c’est développer son petit royaume de son côté. Cette tendance tend à limiter la formation d’un royaume uni et soudé, puisque les sujets du duché semblent davantage attachés à leur duc qu’à leur roi. 

Dans cette mesure, l’autorité directe du roi ne s’affirme directement que sur une très petite part du territoire, et la multiplicité de petits princes ou de grands ducs ralentit encore cette intention d’unité. Dans leur politique régionale, on peut citer l’exemple de la Bretagne des Montforts et la Bourgogne des Valois, qui ont chacun commencé à développer un appareil administratif et judiciaire indépendant. Ceux-ci profitent également de certains avantages naturels, comme la marginalité géographique de certains espaces. 

DES ARMÉES INDÉPENDANTES INSCRITES DANS DES GUERRES INTESTINES

L’élément de plus problématique de cette dissension entre les différents princes du royaume, c’est que celle-ci entraîne des conflits quotidiens entre ces grandes familles qui se disputent le pouvoir le plus important. Nous parlons donc ici de conflits entre duchés et comtés, créant une réelle guerre civile au sein d’individus qui reconnaissent davantage leur chef en leur duc que leur roi. Là est le problème central de l’idée de nation: il faut alors qu’un groupe de personnes choisisse un homme unique comme chef de file, un homme que tous les autres suivraient. Or, durant la guerre de Cent ans ou en tout cas au début de celle-ci, cela est loin d’être le cas. L’exemple qui illustre le mieux cette situation compliquée reste celui de l’affrontement entre Bourguignons et Armagnacs, amorcé en 1411 et qui a pris fin avec la paix d’Arras en 1435. Cet affrontement a participé à séparer non seulement les soldats, mais aussi le peuple au sein duquel chacun se réclamait soutien de l’un ou de l’autre. 

Analysons davantage le problème des armées moyenâgeuses: au XIVème siècle, nous sommes en présence d’une armée composée quasi exclusivement de nobles mais aussi de mercenaires, cas que nous verrons dans un second temps. Le réel problème est celui des ducs et des comtes qui, rejoignant le roi pour la bataille de Crécy par exemple, viennent chacun avec leur propre bannière, leur propre cri de guerre, leur propre chef, entraînant la formation d’une armée complètement hétéroclite. Ainsi, les nombreuses discordances entre les princes sont souvent matière à discorde à l’intérieur même de l’armée, fragilisant encore la fragile unité de celle-ci. 

Les rapports d’obéissance semblent alors complètement brouillés: d’autant plus que si la nation a justement besoin d’un emblème royal fort pour éclore et réduire ces guerres intestines, le roi qui gouverne durant l’affrontement entre les Armagnacs et les Bourguignons n’est autre que Charles VII, un homme victime de nombreuses crises de folie. A qui doit-on alors obéir, entre un roi fou, des ducs qui contrôlent le royaume à sa place au sein du Conseil de l’Etat, ou son propre prince ? 

L’ATTACHEMENT DU PEUPLE À LA SPHÈRE LOCALE, OPPOSÉ À UN ROI LOINTAIN 

Le peuple français, avant et au début de la guerre de Cent ans, est indubitablement davantage lié à sa terre et au prince qui émane de celle-ci plutôt qu’au roi, éternel étranger à cet espace local si précieux: cet attachement en interdit toute captation ou tout partage avec un étranger. On retrouve presque ici la notion de sacralisation d’une terre qui ne peut appartenir qu’à un autochtone. Prenons l’exemple de l’opposition des Béarnais au traité de Toulouse de 1390, dans lequel Fébus léguait son vicomté au Roi de France: on constate la manifestation commune d’un refus d’être gouverné par quelqu’un qu’on ne connaît pas, qui ne connaît pas les coutumes locales et qui est par conséquent un étranger, même si c’est le roi. 

UNE GUERRE ENTRE ROIS ? LE PEUPLE ET LA GUERRE, ENTRE IMPÔTS ET MERCENAIRES

Au début du conflit de la guerre de Cent ans, il faut imaginer que le peuple se tient loin de ce qui se passe entre les cours de France et d’Angleterre. Les affaires dynastiques ne l’intéressent pas autant que ses moissons. De plus, si les nobles suivent le roi dans son entreprise, c’est parce qu’ils sont reliés à lui par un contrat: ils sont dans cette mesure et entre guillemet dans l’obligation d’assumer ce contrat en rejoignant les rangs du roi avec ses troupes. 

Seulement, contrairement à l’adage qui affirme que “le roi doit vivre du sien” et ce non-intéressement du peuple à cette guerre, le roi ne peut plus se permettre de se contenter de ses seules ressources pour combattre l’ennemi déjà dans le royaume de France: il va demander une contribution au peuple. Celle-ci va d’abord se manifester par un impôt, véritable contribution du local pour le bon fonctionnement général du Royaume. L’impôt est donc payé de manière commune par les paysans pour deux raisons successives: sous formes d’aides pour payer l’armée, puis sous la forme d’une participation à la libération du roi Jean II le Bon, fait prisonnier par les anglais. Même si l’aide de la Délivrance est quand même mieux vu que les aides ( ce qui montre à minima un petit attachement au roi), on garde en tête que l’impôt extraordinaire reste mal accepté. 

Une description du fonctionnement de l’armée permettra à nos lecteurs de mieux comprendre le fonctionnement d’une telle armée, afin de mieux comprendre la situation compliquée à laquelle nous sommes confrontés: ce sont principalement les nobles, par l’intermédiaire des semonces, qui se battent ou qui payent pour s’en dispenser. L’argent récolté pour leur dispense sert alors à recruter des mercenaires, cas très particulier dans l’armée. Ceux-ci sont considérés comme apatrides, puisqu’ils se battent contre qui on leur dit de se battre pour être âyés ensuite. Ils n’ont aucune haine spécifique envers l’autre, juste l’amour de la guerre en elle-même. Leur foi va donc à celui qui les paye le plus, ils n’appartiennent donc à aucune nation. La confiance du roi envers ses soldats est donc très limitée, parce qu’eux aussi ne se battent pas pour la paix de ce roi en particulier. 

On peut aussi souligner de nombreuses diversités linguistiques et ethniques, qui engendrent parfois des difficultés de commandement, mais aussi la nécessité de la régularité des paiements de mercenaires, sans quoi ils peuvent se rebeller contre leur employeur. L’indépendance de ces compagnies est encore renforcée par la puissance de leur chef, qui est choisi par eux-même et non pas par le roi, un chef dont la seule motivation n’est pas la paix ou l’amour de son roi, mais bien l’argent. 

L’emploi de ces mercenaires mais aussi leur non activité sur le territoire a en effet entraîné un rançonnement du royaume par La Grande Compagnie qui perçoit un tribut jusqu’à Avignon pour ne pas attaquer plus violemment encore. Un certain énervement émane des populations françaises: pourquoi payer l’impôt si on se fait attaquer ensuite ? Ce questionnement, cet énervement est aussi caractéristique qu’on ne fait confiance ni au roi, ni aux princes d’ailleurs, mais on remarque aussi ici que l’on répugne à dépenser pour la sécurité commune, préférant une initiative locale, ce qui entraîne de grandes disparités entre les territoires. Dans la même lignée on retrouve aussi des contestations concernant l’impôt, mais aussi comme une contestation de l’organisation de la guerre à laquelle ils sont étrangers. L’économie de guerre se pérennise, on ne se sent pas inclus dans cette guerre qui est celle des rois, d’où cette non acceptation de conditions difficiles qui auraient été acceptées si l’idée de communauté de destin avait été davantage présente. 

LA PÉRENNISATION D’UNE ÉCONOMIE DE GUERRE QUI N’EN FINIT PLUS: QUELLE RÉACTION DES PRINCES ?   

La crise économique dont le royaume est victime a pour conséquence une accentuation des défenses locales: les princes, ducs et comtes vont privilégier une défense locale et un égoïsme provincial: nous citerons l’exemple de la politique du comte de Flandre qui lui assume préférer éviter à son pays l’effet de la guerre, quitte à opérer des choix diplomatiques contraires à ceux du royaume, comme en 1420 par exemple. On citera dans cette dimension le Béarn, la Bretagne, la principauté de Bourbon… 

Ces régions se sont alliés aux anglais pour s’éviter un maximum les effets néfastes de la guerre. Ne sommes-nous pas ici dans un exemple simple qui montre que la France s’apparente en fait à un amas de plein de petits royaumes qui suivent une politique indépendante ? Notons aussi que la Flandre, même si elle est française, possède une double dépendance féodale, vers le royaume de France et le Saint Empire Romain Germanique. Le prince est en effet le protecteur de sa région, et pas d’une autre, seulement de la sienne. Il exerce une autorité locale qui profite du manque de souveraineté d’un roi fou, synonyme de la faillite de l’autorité centrale. Le roi a en effet quand même besoin d’eux pour la défense de son pays, même si on constate une réelle désaffection de la noblesse traditionnelle pour la guerre trop incertaine et coûteuse en rançons.

Conclusion: Au début de la guerre de Cent ans, la guerre fait rage et ce sont les princes qui ont un rôle prépondérant dans un Etat dont le rôle est plutôt effacé. Le roi n’est qu’un suzerain, la société féodale fait que les princes ont plus d’influence sur une échelle locale que lui, qui est éloigné des langues, coutumes locales. La Guerre, cependant, heurte ces régionalismes de plein fouet: ils entraînent une tentative de centralisation et une tentative de formation d’une conscience nationale qui a du mal à prendre racines, on le voit à cause des révoltes lancées à cause d’un impôt trop présent, impôt qui sert pourtant dans son ensemble à la défense nationale. 

Transition: Cependant, la centralisation et l’idée de conscience nationale avancent: ce qui le montre, c’est le développement des institutions royales et les tentatives de centralisation administratives qui prennent place dans la continuité de l’Etat des feux de 1328, qui compte enfin le nombre complet de feux que compte le royaume. Un Parlement naît, la chancellerie royale s’étoffe en plus d’autres institutions nationales comme la cour des pairs ou encore la cour des monnaies. Ce n’est qu’un premier pas, mais un grand pas déjà effectué vers une centralisation plus importante du pouvoir, et l’affaiblissement d’une structure ancienne jusqu’à son abolition. 

VICTOIRE ANGLAISE ET OCCUPATION DU ROYAUME DE FRANCE, VÉRITABLE BERCEAU DE LA CONSCIENCE NATIONALE

Un tournant dans l’appréhension d’une conscience nationale peut être le traité de Troyes du 21 mai 1420: celui-ci marque en effet la grande défaite française et le début de formation d’une double monarchie anglo-française. A l’issue de ce traité, le dauphin Charles est déshérité au profit du roi d’Angleterre, Henri V de Lancastre. C’est celui-ci qui devient roi de France quand Charles VI décède. La Normandie est alors occupée et administrée par le duc de Bedford, alors que d’un autre côté les ducs de Bourgogne coopèrent avec les anglais. 

Nous nous trouvons donc dans une France totalement disloquée, désunie, encore marquée par d’importants conflits alors que le dauphin tente de retrouver son trône. Cependant, avant même l’arrivée de Jeanne d’Arc, quelque chose a déjà changé dans l’esprit des français: la cohabitation et l’insupportable récit d’une double monarchie révolte un peuple tout entier. Dans l’esprit de chacun et peu à peu, naît cette idée de communauté de destin et de nation issue d’une ingénieuse stratégie du Dauphin pour retrouver son trône. 

XÉNOPHOBIE, STÉRÉOTYPES, ATTACHEMENT AUX TRADITIONS: UN REFUS DE L’ALTÉRITÉ PROFONDE

L’occupation du territoire par l’ennemi est synonyme de découverte d’une nouvelle culture pour le peuple français. Cette expérience de l’altérité s’est cependant révélée assez difficile, tout particulièrement dans une Normandie limitrophe des côtes ennemies. Ainsi, non seulement les normands étaient confrontés à une autre langue, mais ils étaient aussi confrontés à d’autres habitudes quotidiennes, alimentaires ou encore juridiques. 

Une haine des godons (nom donné aux anglais à cause de leur juron préféré, God damn me) et des anglais coués (venant d’une représentation commune des anglais avec une queue, que l’on peut apercevoir dans la tapisserie de l’Apocalypse par exemple) naît alors. Il s’agit de se mettre en avant comme la seule chrétienté valable, avec les clercs en avant poste: les anglais deviennent des envoyés du diable et la guerre, une punition divine. 

Par extension, une union s’opère: c’est tous ensemble que l’on va s’opposer à cet autre, cet étranger qui nous envahit, qui est si différent de nous. Ainsi, ce ne sont plus deux rois qui s’opposent, mais deux nations autour de leur roi avec chacune leur style de vie. C’est un tournant majeur dans les esprits, on oppose désormais la langue anglaise à la langue française mais aussi le léopard à la fleur de lys. On peut d’ailleurs aisément affirmer qu’autant ces symboles que les discours sur l’autre sont serviteurs de l’Etat et révèlent les regards que l’on pose sur soi et sur les autres. 

Cette période est donc celle de la naissance des premiers stéréotypes nationaux, d’abord tous négatifs. Si au XIVème siècle les stéréotypes étaient déjà monnaie courante, ceux-ci étaient reliés à une dimension régionale (rappelons-nous du livre Historia Occidentalis qui souligne des Teutons furieux, les Poitevins traîtres etc…). Mais durant la guerre de Cent ans, ces stéréotypes prennent une autre échelle, pour s’attaquer aux Godons tant haïs et en faisant intervenir une gamme toujours plus riche d’arguments physiques, astrologiques et médicaux pour former ces stéréotypes: les anglais sont ainsi perçus comme des buveurs de sang ( peut être à cause des chevauchées et de la violence de celles-ci). Cette stéréotypisation va même jusqu’à utiliser le mot anglais comme une insulte et même la pire insulte qui soit. Il arrivait aussi de traiter un français d’armagnac ou de bourguignon, du nom de la faction adverse qui soutient le roi d’Angleterre afin de l’exclure d’un groupe français. 

Dans le cadre de la nation et de la stéréotypisation, trois mots clés sont à souligner: Exagération, éloge, dérision. L’utilité de ces stéréotypes est claire, il s’agit de souligner la différence entre des peuples qui n’ont rien en commun, et au passage se valoriser soi-même comme étant le bon peuple, celui qui pratique le mieux la religion, le plus fort et le plus legitime, opposé à celui allié au diable. De la même façon, on peut très bien imaginer une représentation de l’anglais comme d’un anti-Dieu, un diable avec sa queue fourchue et une violence commune.  A contrario, aux yeux des anglais, les français étaient couards et efféminés, ce qui leur donne eux aussi une légitimité à éliminer leurs ennemis, en plus de la légitimité de leur roi au trône de France par une ascendance féminine. 

Tout ceci est soigneusement orchestré par le roi dans une propagande plus ou moins puissante. Des prédictions et des prophéties sont formulées et diffusées, comme celles de Sainte Brigitte. Des libellés polémiques sont distribués, et ont pour objectif d’exposer de façon aussi convaincante que pédagogique les causes et les buts d’une guerre tout en retransmettant tous ces stéréotypes que nous avons cité. De la même façon de nombreuses déclarations, parfois ornées d’images pour davantage de compréhension, ont été placardées aux portes des églises ou des lieux publics pour prolonger une propagande orale. 

SE CONSTRUIRE UNE HISTOIRE POUR SE CONSTRUIRE UNE NATION

Former une nation, c’est aussi se fabriquer une histoire commune, des origines communes, des traditions derrière lesquelles chacun va venir se ranger, quitte à en inventer. Pour réunir ses sujets, et pour gagner la guerre, rien n’est trop grand. 

Au XIVème siècle, Jean Lemaire de Belges souligne par exemple le mythe des origines troyennes des gaulois: il s’agit d’offrir aux français des ancêtres dignes respectables, Jason et Hercule, qui les distingueraient de l’origine nordique britannique. De la pure propagande, pour que les français se sentent intérieurement supérieurs à l’envahisseur. Dans l’ouvrage de Jean Lemaire de Belges, on retrouve même une image des anglais comme des Grecs punis de leurs péchés. 

Une autre tentative d’élaboration d’une idéologie royale et nationale peut-être perçue dans les Grandes Chroniques de France: loin d’un récit d’un passé seulement glorieux, cet ouvrage se fait témoignage des événements contemporains, avec un certain regard qui ne retranscrit pas toujours la réalité. D’autres chroniqueurs, comme Jean Froissard, prennent également à cœur de retranscrir les exploits du roi de France. Froissard, d’ailleurs, se met parmi à utiliser très fréquemment le mot nation comme nous l’entendons aujourd’hui. 

Les paysans, on le sait, ont horreur du changement: ils sont donc tous liés par un attachement 

indéfectible aux coutumes. Nous parlons ici d’un attachement affectif à ce que l’on connaît et ce que l’on a toujours connu, que ce soit les lois juridiques ou successorales. Ainsi, le début de l’occupation anglaise sur le territoire a été marqué par un refus d’accepter un héritier au trône de France descendant d’une branche féminine, comme l’était le roi d’Angleterre, par attachement à la loi salique mérovingienne. Un attachement à la patrie est, bien-sûr, également à prendre en compte dans le choix du nouveau roi: hors de question d’accepter un ennemi étranger sur le trône de France. Le roi incarne donc cette nation française, qui est attachée à son roi et qui ne saurait reconnaître un ennemi comme son mentor. 

DES HÉROS NATIONAUX ACTEURS DE LA PROPAGANDE ROYALE

Certes le roi incarne cette nation, et se place comme son chef: mais la propagande royale a aussi pour mission de mettre en avant d’autres visages qui incarnent non seulement une fidélité sans faille au roi, mais aussi une fidélité à la nation France et une haine sans nom de l’anglais. Au fil du conflit, deux personnages incarnent cette fidélité et prennent cette place d’incarnation de la nation: il s’agit de Bertrand du Guesclin et de Jeanne d’Arc. En voici quelques exemples: 

D’un côté, Bertrand du Guesclin: noble, breton, grand connétable de France qui a vécu entre 1320 et 1380 et qui a notamment combattu la fameuse grande compagnie. Son nom et ses exploits militaires sont peu à peu relayés par la propagande orale. Son nom est bientôt intégré à l’hymne de l’armée du roi de France, qui crie “Notre Dame du Guesclin” avant chaque bataille comme un appel à son talent et à sa foi en sa nation. 

D’un autre, Jeanne d’Arc, qui incarne d’autant plus cette dévotion au roi, d’après l’ordre céleste qui lui a été donné d’escorter le dauphin vers Reims pour le faire couronner. Il faut absolument souligner le fait que Charles VII s’est servi d’elle, de ce qu’elle représentait, entre les paroles divines qu’elle entendait, sa fidélité guerrière, l’amour de sa patrie pour l’amener avec elle partout où il allait. Elle est l’artisan du retournement militaire et l’incarnation de l’espoir populaire envers le dauphin. 

Il faut cependant poser une limite à la place qu’on pourrait attribuer à Jeanne d’Arc: elle n’est pas à l’origine du sentiment national, et elle n’a pas non plus suscité les grands élans nationaux que l’on lit parfois. Les remous soulevés ne sont en réalité que limités, bien qu’elle incarne la cristallisation, l’aboutissement d’un cheminement séculaire ainsi que le fruit d’une propagande royale qui a atteint les régions les plus reculées du royaume. Définitivement, tout sujet du roi qui croise le duo Charles VII-Jeanne, ou qui entend les exploits de Bertrand du Guesclin s’en sentent sans doute changé: il faut à présent les imiter, 

avoir la même ferveur qu’ils ont pour le roi et la nation, l’unité. 

N’oublions pas enfin la place des Saints: l’Etat grâce à son lien avec l’Eglise n’hésite pas à mettre en avant le culte de Saint Michel qui devient Saint patron de la Normandie occupée. Tout le monde va commencer à prier à l’église Saint Michel comme Saint Denis d’ailleurs, pour délivrer la France des anglais. On croit en ce symbole du Mont Saint Michel qui résiste parce qu’il est protégé par l’archange. 

L’acteur clé de la construction de la Nation est donc indubitablement l’Etat, représentée par le roi. Cette alliance entre l’Etat et la Nation est encore exaltée par une guerre et une occupation dont on veut se débarrasser. 

LA CHUTE PROGRESSIVE DU SYSTÈME FÉODAL: LE ROI PREND LES RÊNES DE LA NATION TOUTE ENTIÈRE, PORTÉE PAR L’EGLISE 

Faire partie de la Nation, c’est pouvoir dire “Je suis français”. Cette affirmation de l’appartenance à une nation est d’abord née chez les armagnacs qui œuvrent pour le rétablissement des Valois et de Charles VII. Ce n’est que dans un second temps que ce mot sera applicable pour le peuple tout entier. 

Le français, c’est celui qui suit le roi, qui le soutient. Dans cette dimension, pour les armagnacs par exemple, les bourguignons n’étaient pas français puisqu’ils ont accepté la présence de l’ennemi. Le français est lié à l’image du bon français, celui qui est prêt à tout pour vaincre les anglais et remettre les Valois sur le trône. Le distinguo entre les deux nations est donc net: je suis français, parce que je ne suis pas anglais, parce que je n’ai pas les habitudes anglaises et parce que je soutiens le roi de France légitime à mes yeux

Définitivement, et en opposition au roi “officiel” Henri V, Charles VII est le roi des cœurs, le roi de tous les français. Quand il devient roi en 1429, on attend de lui la protection qu’on attendait des seigneurs locaux. Tous les regards sont tournés vers lui. Peu à peu, l’autorité des princes se détériore à son avantage.

Grâce à cette construction morale orchestrée par l’Etat, le roi entre désormais dans les cités du royaume sous un dais. On n’hésite plus à lui offrir les clés de la ville devant tous les habitants en signe de respect. Désormais, on doit au roi fidélité, amour, sujétion et donc aide militaire. Pour la première fois, quand Charles VI meurt, le peuple pleure pour la première fois. Il perd un père. Cela ne peut signifier qu’une seule chose: la monarchie et le pouvoir souverain centralisé ont progressé. 

Mais la reconnaissance de sa légitimité par le peuple est loin de suffire pour la pérennité du pouvoir, surtout au Moyen-Âge: il faut aussi une légitimité divine. Ainsi, si Charles VII s’est fait sacrer roi de France à Reims en 1422, si ce sacre a été accepté par Dieu, si Jeanne d’Arc a entendu des voix pour l’amener à Reims aussi, c’est qu’il ne peut être que légitime à être roi. Par extension, si le roi de France est accepté par Dieu, le roi d’Angleterre ne l’est pas même s’ il a été officiellement sacré. La légalité est ainsi écartée au profit d’une légitimité plus profonde liée aux lois fondamentales, celles des lois saliques. C’est bien l’Etat incarné par le petit royaume de Bourges et non celui incarné par le roi d’Angleterre (même si il était soutenu par les Bourguignons) qui semblait le plus légitime. 

Par conséquent, on se rend compte que la nation naît vraiment quand elle s’éloigne de la tutelle de l’Etat, que ce soit l’État vu comme illégitime ou légitime. Tous ces symboles qui identifient le roi (le lis, la reconnaissance de Dieu, la loi salique) identifient aussi à présent la nation française derrière leur roi. D’ailleurs, il est important d’ajouter que l’historienne Colette Beaune affirme que si les Anglais ont gagné la guerre de Cent ans sur le terrain, ils l’ont perdu dans les esprits grâce à l’ancrage profond de symboles, d’une tradition chez les français. Cette union pourrait-elle vraiment être la clé de la victoire ? L’acceptation de la guerre sera-t-elle plus facile dans l’union ? 

LA NAISSANCE DE L’ETAT MODERNE, PERMISE GRÂCE À UN CONFLIT CONTRE UN ENNEMI COMMUN

Des réformes s’imposent, non plus à l’échelle locale mais à l’échelle nationale avec le roi comme instigateur. Si la guerre est perdue, il faut tout du moins chasser les anglais qui occupent presque la moitié du territoire. Sauf que, rappelons-nous, les premières révoltes étaient une conséquence du ras-le-bol des habitants. Charles VII doit trouver une parade: il va faire participer le peuple et l’incorporer à l’Etat et à la défense du pays vers la victoire. 

L’AVÈNEMENT D’UNE ARMÉE NATIONALE

Au XVème siècle, nous assistons à une totale réorganisation de l’armée qui se fait en prolongement des autres actions de l’Etat pour former cette unité tant attendue. C’est bien sous le règne de Charles VII et la fin de l’occupation anglaise que vont se produire ses sursauts qui ne seront plus ceux du peuple dus à la propagande mais plutôt des initiatives, des ordonnances et lois émanant de l’Etat qui vont permettre son redressement. 

L’élément le plus central concernant l’armée représente donc les réformes des armées: l’une en 1439, infructueuse, et l’autre en 1445 qui, elle, va porter ses fruits. Cette loi va en effet régler deux problèmes inhérents à l’armée, c’est-à-dire son indisciplinarité liée à son aspect hétéroclite et l’insécurité que celle-ci entraîne. La nouvelle armée dite “de grande ordonnance” du royaume comprend désormais 15 compagnies dont les capitaines sont choisis par le roi: les ducs les moins expérimentés sont ainsi écartés du commandement. Ce tri marque un certain élan de souveraineté de la part d’un roi sélectionneur et donateur de pouvoir à des généraux talentueux. Les soldats eux aussi sont choisis parmi les meilleurs, avec la formation de petits groupes de 6 cavaliers, un coutillier, un page, deux archers, et un valet qui vont permettre aux guerriers d’exceller dans leur combat. 

Si cette armée de grande ordonnance est d’une importance cruciale, il ne faut cependant pas oublier les hommes petite ordonnance, nobles ou non, formant une réelle armée de réserve. L’élection d’un archer pour 80 feux, et la création d’un profil spécial de franc-archer pour ces hommes qui bénéficient désormais d’une exemption fiscale permet enfin de combler le fossé qui séparait autrefois le peuple et les guerriers. Même si ce n’est ici qu’une extension d’un système qui existait déjà dans le passé, on constate une rupture avec une tradition séculaire: 

on ne se bat plus parce que l’on est noble et qu’on a le devoir légal de le faire, on se bat parce qu’on en a le devoir moral et qu’on est doué pour ça. Désormais, Charles VII va pouvoir éviter les révoltes populaires et bourgeoises, accusant les nobles guerriers et leur incompétence. Désormais, le peuple et les bourgeois font partie de l’armée, et chacun ou presque connaît un franc archer ou un soldat: un réel soutien de toute la communauté naît. Enfin, ils voient où part l’argent des impôts qu’ils payent. 

Progressivement, les identités régionales sont gommées. Un cri commun naît, généralement lié aux Saints, à un chef victorieux, ou les deux ( l’exemple de la bataille de Cocherel est saisissant, puisque les soldats on justement crié “Notre Dame du Guesclin). Au niveau de la tenue, on s’accorde aussi: au XVème siècle pour éviter toute confusion, tous les français commencent à porter la croix blanche, opposée à la croix rouge des anglais. 

Le roi fait également appel à l’Eglise: il faut urgemment changer la représentation de la mort au combat: une mort sans extrême onction, dans le sang et le danger, fait craindre aux hommes un aller simple vers l’Enfer. La Male Mort comme on l’appelle, et la peur de celle-ci, 

placent le sort individuel du chrétien au-dessus de l’avenir de son pays. D’un risque, le sacrifice personnel pour le bien commun au combat devient un honneur. 

DES OPPOSANTS ACHARNÉS AU RENFORCEMENT DE LA SOUVERAINETÉ ROYALE : LIGUES NOBILIAIRES ET RÉVOLTE DE LA PRAGUERIE  

En faisant naître cette communauté de destin et en soufflant sur les braises d’un combat commun contre l’ennemi, Charles VII en arrive peu à peu à mettre de côté d’anciens dirigeants, d’anciens détenteurs de pouvoirs qui n’acceptent pas qu’on leur refuse cette place qui leur est due. La taille et la réforme des armées accentuent encore cette situation pesante. 

En effet, la taille dont nous parlons a été instaurée aux Etats Généraux de 1439, afin de former une armée permanente nécessaire à la victoire, qui sera totalement adoptée lors de la réforme des armées. A travers la volonté de mettre en place une taille et une armée permanente se cache en fait un durcissement et un renforcement de la souveraineté du roi sur son royaume, et un amenuisement du pouvoir des grands princes. 

Les plus récalcitrants vont ainsi créer des ligues nobiliaires, entraînant de nombreuses révoltes nobiliaires, comme celle de la Praguerie, principalement dirigée par Jean II d’Alençon, Charles Ier de Bourbon, Jean IV d’Armagnac ainsi que le dauphin, le futur Louis XI lui-même. Ils refusent catégoriquement la réforme sur la taille perpétuelle, puisqu’ils ont souvent recours aux mercenaires divaguant pour leurs armées, ce qui ne sera dorénavant plus le cas. Ces hommes sont aussi des éternels insatisfaits de la paix d’Arras ( nom donné à la paix conclue entre les bourguignons et les armagnacs), puisqu’ils se complaisaient dans ce constant affrontement entre armagnacs et bourguignons qui fractionnait le royaume. Il faut également noter que si le roi ne pouvait pas éliminer les guerres intestines avant la paix d’Arras, une fois la paix signée il s’attèle à exercer une sévère répression envers tous ceux qui contesteraient son pouvoir, de quelque manière que ce soit. 

Après le traité de réconciliation de Cusset, si le roi pardonne à son fils d’avoir pris part à la rébellion, tous ceux qui ont suivi les princes et qui ont contribué à la nouvelle tentative de division de la France seront décapités et pendus. Certains des princes les plus dignes auront cependant la possibilité de devenir conseillers royaux banals, mais le fiasco de cette révolte a bien contribué à l’évincement des princes de l’armée, de l’Etat, et de tout contre pouvoir.

LA PARTICIPATION DU PEUPLE À LA GESTION ÉTATIQUE: LE DÉFI DE LIER ETAT ET NATION DANS LE TEMPS

Lier Etat et Nation durablement: un grand défi. Oui, mais comment ? Les Etats Généraux sont déjà une formidable manière de créer une discussion entre le roi et les différents ordres de la société dont le peuple. Cette institution, créée en 1302 par le roi Philippe le Bel pour donner une apparente légitimité à ses décisions, est justement caractérisée par ce besoin patent du roi d’avoir le soutien de son peuple, de voir ses décisions validées. Incontestablement, l’Etat 

représente l’association d’un peuple et d’une puissance souveraine: si le peuple se révèle contestataire, la révolte éclate, et l’État meurt. L’Etat semble donc correspondre à une communion entre le roi, son Conseil et les Etats généraux, chacun ayant une place dans les réformes en tant qu’intermédiaire, approbateur, et validateur.  

C’est dans la même optique que Charles V, bien avant l’occupation anglaise avait théorisé l’idée de couronne, dans laquelle le royaume n’appartient pas au roi: le roi n’est ainsi que l’administrateur, le tuteur, le curateur de l’Etat. Il est marié à cette couronne, mariage dont le peuple est le témoin et l’approbateur. Le roi doit en prendre soin, tout comme il prend soin du peuple, de la même façon qu’un père prend soin de ses enfants. La couronne a désormais ses biens et ses droits, inaliénables, imprescriptibles, appartenant au royaume et non plus au roi en tant que personne.

Pour conclure cet écrit qui semble davantage essai que notice, on comprend que la guerre et la quête de souveraineté du roi de France face aux autres princes est pleinement génitrice de l’idée de Nation en France. Le roi, par la propagande, va pouvoir se placer comme transfiguration vivante de la nation dont il est le père. La masse populaire prend également part à cet État comme intermédiaire, approbateur, et validateur des décisions de son roi. On obtient alors un royaume davantage soudé, davantage uni, davantage acquis à l’idée de communauté de destin. 

Seulement, davantage, puisque si j’ai toujours été assez catégorique au cours de mon argumentaire, il convient d’apporter une limite à mon propos: la guerre de Cent ans ne met en aucun cas fin aux identités régionales, elle les réduit, tout comme les stéréotypes et les ligues nobiliaires. Dans le cas des identités régionales, citons le Béarn ou la Flandre, où la propagande royale ne va pas réduire la distance qui les sépare de Paris. Nous ne sommes donc qu’au commencement de l’État-Nation, notion que j’utilise ici de manière anachronique mais qui définit plutôt bien la France de la fin de la guerre de Cent ans.

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