Le métavers : un enjeu stratégique de taille pour l’Europe

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Si le métavers a déjà fait couler beaucoup d’encre et de salive de l’autre côté de l’Atlantique, c’est désormais côté européen que l’idée commence à infuser. En l’état actuel, la mise en place d’un métavers à l’échelle de l’Europe ne reste qu’un bruit de couloir dans les coursives du bâtiment Europa, mais le concept continue chaque jour d’imprégner un peu plus les esprits. A tel point que le fraîchement réélu président Macron en a fait un point important de son programme : 100 licornes françaises et 10 géants européens d’ici 2030 ainsi que 500 000 nouveaux développeurs français sur le quinquennat, rien que ça… Mise hors-jeu par les Américains dans le virage Internet qui a eu lieu au cours des 30 dernières années, le vieux continent pourrait ici trouver une opportunité de salut et prendre la revanche qu’elle attendait depuis si longtemps.

Mais gare, car l’Oncle Sam veille au grain. Ayant assis sa domination technologique sans coup férir, donnant le “la” du marché mondial par le biais de ses intimidantes GAFAM, il faudra vraiment que les Européens battent en brèche pour espérer se créer une place durable dans cette géopolitique du numérique 2.0.

C’est quoi le métavers ?

Des métavers tels que le conçoivent les plus puristes partisans existent déjà bel et bien. Pour sous-tendre ceux-ci, le grand principe que Bitcoin a rendu possible et célèbre : la décentralisation. Expliquons ce concept en prenant l’exemple d’un métavers déjà assez populaire : Decentraland. 

Cet univers virtuel nous permet d’incarner notre avatar et de nous déplacer à notre guise dans le vaste monde qu’il propose. On peut donc y passer du temps avec nos amis, aller au musée, au parc d’attractions, en boîte de nuit, etc. La spécificité de Decentraland, c’est son monde (sa map dans le jargon du jeu vidéo) qui est divisé en plusieurs dizaines de milliers de parcelles de terre. Les parcelles sont détenues par des joueurs qui les ont acquises en les achetant grâce à une monnaie qui n’est ni l’euro ni le dollar, mais le MANA, la crypto-monnaie du jeu. Ici, le monde appartient aux joueurs. De la même manière qu’on peut acquérir un lopin de terre dans le monde physique, on peut, dans Decentraland, se rendre propriétaire d’un terrain numérique sur lequel on pourra ensuite bâtir ce que l’on veut. L’ensemble du monde, formé de parcelles, est ainsi détenu par les joueurs et non par les créateurs. C’est un modèle complètement différent du modèle traditionnel, dans lequel le jeu était la propriété de ses créateurs (grands studios ou développeurs indépendants). Désormais, le monde ne sera plus sculpté suivant les vues de ses directeurs mais suivant celles des joueurs qui le font vivre. Et la décentralisation ne se résume pas qu’aux contrats de propriété terriens mais bien à tous les contrats de propriété quels qu’ils soient, à commencer par la monnaie via les crypto-monnaies. La décentralisation, c’est le retour d’une certaine forme d’indépendance entre les mains des joueurs.

Cependant, il faut nuancer. Yves Le Floch, expert en Maîtrise de l’information stratégique et sécurité numérique, et Directeur de la division « Intelligence Stratégique et Economique » chez Risk&Co, met en garde contre le galvaudage du terme : “La décentralisation que permet la blockchain ne pourra pas s’appliquer à l’ensemble des briques qui constitueront le métavers. Si cette dernière permettra d’assurer l’unicité et/ou la propriété des biens qui transitent dans le métavers (monnaie et NFTs), elle ne permettra pas de stocker l’information constituante de ce dernier (la structure du monde en lui-même, les possibilités d’interaction, etc.). Pour cela, il faudra des serveurs centralisés, et en très grand nombre. Des dizaines de milliers, des centaines de milliers, peut-être des millions. Une décentralisation réelle ne pourra émerger qu’à travers deux facteurs : d’une part une multiplicité des métavers, et d’autre part une interopérabilité entre eux. L’interopérabilité, quant à elle, passera forcément par la définition de protocoles de communication nouveaux, spécialement adaptés à ce genre de structure. C’est presque un web 4 que l’on pourrait voir émerger. ”

(La décentralisation est le fruit de la technologie sous-jacente fondamentale : la blockchain Pour en savoir plus sur la blockchain >>>)

De ce paradigme pseudo-acéphale auquel nos systèmes traditionnels ne sont pas encore vraiment adaptés, on voit émerger les possibilités d’une économie nouvelle. C’est ici que la géopolitique s’en mêle, c’est ici que se cristallisent les enjeux du projet des 27.

Les enjeux de pouvoir du métavers

L’information, c’est le pouvoir, et la partager, c’est toujours s’en départir un peu. Or dans un monde virtuel, tout est information. D’un point de vue à la fois économique mais aussi politique et culturel, c’est donc un enjeu de taille pour l’union Européene que de bâtir le métavers le plus attirant et le plus fonctionnel possible.

D’abord en termes de soft-power : celui qui attirera les joueurs de demain bénéficiera d’une aura de puissance incontestable. D’un point de vue politique, ce sera l’occasion unique de promouvoir ses valeurs auprès des millions de joueurs qui afflueront du monde entier. D’un point de vue économique, les entreprises qui pourront profiter de ce nouvel écosystème auront à leur disposition un formidable outil pour leur permettre de mieux se développer. Les technologies mises à disposition dans un métavers feront, entre autres, partie des facteurs qui dicteront son adoption à grande échelle. 

Prenons l’exemple concret d’un métavers aux graphismes ultra réalistes. Celui-ci sera susceptible d’attirer des secteurs pour lesquels le design compte beaucoup, comme l’architecture, l’industrie, l’ingénierie, ou encore des entreprises de recherche médicale qui modélisent des organes par exemple. Un tel métavers, plus qu’un simple service d’agora virtuelle, deviendrait un réel fournisseur d’outils compétitifs, performants et simples d’accès, facilitant la démarche des entreprises. Pourrait alors émerger en son sein une véritable économie voyant fleurir des services variés, d’aides à la création de jumeaux virtuels à des services d’IA graphiques dernier cri. Les possibilités sont vastes.

Récemment, le président Macron a déclaré vouloir armer la France en moteurs graphiques de renom pour concurrencer les leaders mondiaux américains que sont Unreal Engine et Unity. C’est une stratégie qui semble pertinente : concentrer ses efforts vers un domaine en particulier plutôt que de s’éparpiller un peu partout pour n’être vraiment bon nulle part. D’autant qu’en France, nous ne partirons pas de zéro, car Dassault Systèmes maîtrise la technologie des jumeaux virtuels depuis une dizaine d’années et ne cesse d’élargir ses partenariats en la matière. Pour info, l’éditeur numéro 1 de logiciels français avait annoncé la poursuite de sa collaboration avec l’Inria, dans le domaine des jumeaux numériques appliqués à la santé et la cybersécurité. Les deux entités s’appuient sur la relation public-privé qui les lie, et souhaitent à terme déboucher sur une agence de financement de l’innovation de rupture. Une initiative qui colle bien à l’esprit du métavers. D’autant que l’homme d’affaires Vincent Bolloré s’était récemment rapproché du président fraîchement réélu après avoir manifesté un intérêt dans le rachat du groupe français. Affaire à suivre…

L’Europe dans tout ça

Les enjeux sont donc énormes et la compétition est déjà lancée, avec pour leaders actuels la très bruyante GAFAM américaine Meta, et la plus discrète mais peut-être plus coriace Microsoft. Les chevaux sont lâchés et les plans de financement sont colossaux, entre le récent rachat à 70Mds$ d’Activision Blizzard par Microsoft ou les 10Mds$ investis dans le métavers en 2021 côté Méta. D’ailleurs, cette dernière a récemment annoncé vouloir embaucher plus de 10.000 développeurs en Europe dans les années à venir. Ne nous leurrons pas, car derrière cette nouvelle, pas de hasard. D’une part, l’Europe possède un gros bassin de développeurs graphistes très compétents et d’autre part, elle possède un règlement RGPD beaucoup plus développé qu’Outre-Atlantique. En Europe, on connaît donc déjà la réglementation à respecter pour pouvoir prétendre à son marché.

Pour Jérémy Hazan, fondateur de l’association Cornell Blockchain et chef de projet chez AvaLabs, les yeux gloutons que posent les GAFAM sur l’Europe sont bien la preuve de son fort potentiel commercial : « L’Europe est un marché de près de 450 millions d’habitants, qui tous potentiellement auront accès au métavers car vivant dans des pays développés. Ici réside le principal objectif de Meta. Pour l’union, l’enjeu sera d’exploiter son marché avant que d’autres ne l’exploitent à sa place. Cependant, le pouvoir des GAFAM ne cesse de s’accroître, au point de presque concurrencer celui des États : la capitalisation boursière d’Apple a dépassé en tout début d’année la barre des 3000Mds$. En comparaison (celle-ci est contestable, mais c’est pour situer) le PIB français en 2021 frôlait juste les 2700Mds$ ! Sans parler du fossé de compréhension qui semble séparer les représentants de l’organe législatif Américain et les dirigeants des GAFAM. Rappelons par exemple le passage de Zuckerberg devant le Congrès en 2018… »

Pour y prétendre et bâtir un métavers de haut rang, l’Europe devra être à la hauteur dans 4 domaines : se baser sur une blockchain fiable et sécurisée, utiliser des outils de visualisation 3D de haut vol, proposer une expérience utilisateur fluide et cohérente, et enfin se servir des outils de gestion de communauté adaptés pour stimuler la croissance du nombre d’utilisateurs.

Et autant dire qu’en la matière, les Américains sont déjà très avancés : Solana, Avalanche pour l’expertise blockchain, Unity, Unreal Engine pour les moteurs graphiques, Nvidia, AMD pour les cartes graphiques, Activision, EA, TTI, Epic Games pour les studios de développements de jeux vidéo. Du très solide.

L’Europe, quant à elle, se défend comme elle peut en matière de blockchain, mais ne compte pas de véritables gros noms à son actif. Cependant, les pays de l’ex-Yougoslavie comme la Serbie, la Croatie ou la Slovénie attirent de plus en plus d’investissements en matière de blockchain. Si la plupart de ces investissements demeurent extra-européens, le savoir-faire des développeurs est bel et bien interne aux frontières de Schengen. En termes de moteurs graphiques, comme expliqué plus haut, la France prévoit a priori d’investir gros, mais en vue, rien de concret encore. Côté cartes graphiques, rien non plus, et le Chips Act, qui aurait pu annoncer un petit sursaut de ce côté, fait hélas pâle figure face aux plans américains, chinois, et sud-coréens. En matière de studios de développement enfin, l’Europe compte parmi ses rangs le géant mondial Ubisoft ou l’inégal mais parfois génial CD Projekt Red.

Mais ce n’est pas tout, en plus des 4 domaines cités plus haut et nécessaires à la mise en place d’un métavers, Yves Le Floch en voit un cinquième : l’infrastructure.
« La structure inhérente du métavers devra être codée au sein de serveurs physiques. Il faudra, à l’échelle de l’Europe, être capable de déployer des moyens financiers considérables, à la hauteur de cette ambition. Jusqu’à présent, en ce qui concerne l’infrastructure informatique, les investissements américains ont toujours pulvérisé ceux qui ont eu lieu ici en Europe. Il faudra donc que cette dernière parvienne à s’organiser concrètement pour tenir cet objectif d’envergure. Cela ne passera pas par les États mais par les entreprises : il faudra trouver, à l’échelle européenne, des acteurs capables de déployer une telle infrastructure. »

Vu sous cet angle, l’Europe paraît donc être assez loin derrière les États-Unis. Mais celle-ci n’a pas encore dit son dernier mot, car de plus en plus de projets voient le jour en son sein. Son écosystème en matière de blockchain et NFTs est en plein essor : comme expliqué plus haut, Belgrade et les pays Balkans attirent de plus en plus d’investisseurs blockchain, tandis que la France connaît une émulation de plus en plus soutenue côté NFTs. Et par la stimulation du plan Scale-Up Europe, de jolis projets pourraient bien voir le jour.

Claire Lasserre, cofondatrice de la toute récente start-up française Inv3rse, est quant à elle persuadée du potentiel européen. Son projet : un logiciel en SaaS ultra pratique, en B2B, qui accompagne les marques et les entreprises de A à Z dans la création de leurs NFTs. « Les NFTs seront partie intégrante de l’économie du métavers, car c’est par leur biais que les marques et les créateurs pourront générer du sentiment d’appartenance et monétiser leur communauté. C’est en facilitant l’accès des marques aux domaines virtuels, en stimulant l’attractivité, qu’on forcera des investissements de plus en plus massifs. »

Ne pas s’endormir

Si, d’un point de vue technique, le vieux continent reste à la traîne par rapport aux Américains, de véritables ambitions sont en train de se créer auprès des différents acteurs qui la composent. Au vu de la concurrence internationale, américaine comme chinoise, qui s’est déjà mise en branle, l’Europe n’a qu’un choix pour espérer se faire une place : frapper vite et viser gros. Se mettre rapidement d’accord sur les nouvelles lois et projets de financement qui définiront son métavers, et beaucoup investir pour rattraper son retard structurel. En termes d’exécution, il faudra absolument favoriser la collaboration inter-États pour stimuler le plus possible l’innovation, vecteur fondamental de réussite dans ce projet.

À ce sujet, la commissaire Vestager a annoncé deux mois auparavant vouloir bien analyser le métavers et tous ses enjeux avant d’annoncer des mesures à venir. Dans l’intérêt de l’Union Européenne, espérons que sa réflexion ne soit pas trop longue… Auquel cas elle pourrait bien laisser pourrir les fruits des semailles qu’elle aura faites.

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